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Texte scientifique

Album-souvenir: mission du Kwango

 

[BUMP, RPh0003]

Présenté et numérisé à l’occasion de l’exposition « Curiosités congolaises » (Namur, Bibliothèque universitaire Moretus Plantin, 15 novembre 2010 – 10 janvier 2011), l’Album-souvenir: mission du Kwango est issu la Réserve précieuse de la BUMP (RPh0003; ca 350 x 264 mm). Au fil d’une quarantaine de pages,  il recèle plus de 150  photographies qui, soigneusement agencées et sommairement légendées, offrent un témoignage original et un regard pénétrant sur l’implantation des missions jésuites au Congo belge au début du XXème siècle.


De prime abord, la succession des photographies donne l’illusion de visiter des scènes et des lieux « comme si on y était ». Pourtant, à l’instar de tout document iconographique, l’album photo du Kwango confronte l’historien à des écueils critiques et méthodologiques particuliers. D’une part, il pose d’évidents problèmes d’identification : s’il est difficile de dater précisément les prises de vue, il est encore plus périlleux d’attribuer cet ensemble d’images à un « auteur » en tant que tel. D’autre part, l’historien doit définir le plus précisément possible ce que ces photographies révèlent en sachant que celles-ci s’inscrivent dans un contexte idéologique particulier et qu’elles relèvent à la fois de l’enregistrement d’une portion de « réel » et de l’interprétation de cette dernière. C’est une fois replacé dans son contexte et soumis aux règles de la critique historique que cet album-souvenir peut livrer de véritables enseignements.


Si cette source documentaire ne décline pas explicitement son identité, elle n’en présente pas moins des indices qui permettent de la situer dans le temps et dans l’espace. Le titre et plusieurs légendes de l’album permettent d’emblée de le mettre en rapport avec la présence jésuite au Congo et de relever des noms de localités tels que ceux du Kwango, de Kisantu, Lemfu ou Sanda (souvent associés à des noms de paroisses belges)… C’est en 1893 que Léopold II obtient l’envoi de la première mission de la Compagnie de Jésus dans l’Etat Indépendant du Congo qui est alors une propriété personnelle du souverain. Sous la direction du Père Emile Van Hencxthoven (1852-1906), les missionnaires jésuites (secondés dès 1894 par les Sœurs Notre-Dame de Namur) entament leur œuvre d’éducation et d’évangélisation  au Kwango, région située au sud-ouest du Congo.La tâche est ardue, vu la méconnaissance des usages autochtones et la concurrence entre missionnaires protestants et catholiques.


Cherchant à prendre place dans des lieux stratégiques, les jésuites fondent les postes avancés de Kimwenza et de Kisantu. Sous l’impulsion du Père Van Hencxthoven, l’apostolat jésuite au Kwango prend la forme de fermes-chapelles. Celles-ci consistent en des hameaux installés à proximité des villages et dirigés par un catéchiste autochtone, qui prodigue aux enfants une instruction religieuse et des notions d’agriculture et d’élevage. Par la formation et l’évangélisation de petites communautés d’enfants, la méthode jésuite vise à décupler rapidement l’influence des missionnaires catholiques au sein des populations locales. Au tournant des XIXème et XXème siècles, les fermes-chapelles vont se multiplier autour de quelques postes principaux (comme Lemfu et Sanda) qui ont pour objectif de former les catéchistes indigènes.


A la lumière de ce bref contexte historique, on peut estimer que l’album-souvenir date du début du XXème siècle, puisque nombre de clichés représentent des fermes-chapelles bien implantées au Kwango et puisque ces tirages témoignent d’une pratique photographique qui est alors de plus en plus utilisée et de plus en plus accessible. Quelques légendes de l’album-souvenir (aux pages 6, 13 et 20) permettent d’affiner la datation puisqu’elles contiennent des données datées et amènent ainsi à certifier que l’album a été constitué dans les années qui suivent 1911. Ces indications n’impliquent pas pour autant que tous les clichés aient été pris au même moment et n’excluent pas le fait que certaines photographies soient bien antérieures à 1911 : l’album semble d’ailleurs se structurer autour d’un fil chronologique et s’ouvre avec les images d’une « première communauté » et d’une « première habitation ».


Comme cela a été mentionné plus haut, aucun élément tangible ne permet de déterminer précisément qui a tiré ces photographies et qui les a assemblées. Par contre, le contenu et le sous-titre de l’album offrent la possibilité d’identifier la destinataire et, ce faisant, d’en déduire l’objectif assigné au corpus photographique. En effet, la mention « Hommage respectueux et reconnaissant à Madame Moretus » en page 3 indique que l’album a été dédicacé à Madame René Moretus, née Louise de Theux (1852-1923) et mère du Père Henri Moretus Plantin (1878-1957), fondateur de la Bibliothèque universitaire Moretus Plantin. L’identification de cette destinataire se trouve justifiée par le fait que la famille Moretus figure bel et bien parmi les bienfaiteurs des missions jésuites au Congo. Sur la base de ces informations, on peut conclure que des membres de la Compagnie de Jésus ont adressé cet album-souvenir à une bienfaitrice afin de mettre en valeur l’action des jésuites au Kwango, action que cette dame a soutenue financièrement.


Dans cette perspective, il est instructif d’observer, au sein des clichés, ce qui est montré mais aussi comment et pourquoi ces thèmes sont représentés. Prises isolément, les photographies témoignent plus ou moins directement des aspects matériels et quotidiens de la vie des jésuites, des catéchistes et des enfants qui les entourent. Dans leur globalité, elles attestent de l’importation du mode de vie occidental en Afrique : les bâtiments, la pharmacie, les salles de classe sont, de toute évidence, calqués sur le modèle européen. A ces réalités, la sélection, la mise en page et les légendes des photographies superposent un discours empreint de l’idéologie missionnaire de l’époque. Sans surprise, l’observateur attentif perçoit, dans cet album photo, une réelle fascination pour la nature africaine et les mœurs autochtones (notamment en pages 27 et 35) et un fort sentiment de supériorité des missionnaires qui font œuvre de civilisation et d’évangélisation au sein d’une population considérée comme « primitive ». A titre d’exemples, les pages 8 et 9 opposent avec clarté les habitations indigènes (sur la page de gauche) et les constructions et infrastructures installées par les missionnaires (sur la page de droite).


Les clichés de l’album-souvenir du Kwango véhiculent donc une certaine vision de l’Afrique et sont même, sur certains points, en net décalage avec la réalité du terrain. Représenté et valorisé dans les dernières pages de l’album, le modèle des fermes-chapelles n’est pas une forme d’apostolat comme les autres mais constitue un important sujet de polémique au début du XXème siècle. Cette méthode jésuite a été mise en cause et sévèrement critiquée par la commission d’enquête de 1905 (commandée par Léopold II dans le souci de défendre le bien-fondé de son entreprise coloniale). La commission d’enquête a surtout reproché aux jésuites  de soustraire, parfois contre leur gré, des enfants de leurs milieux familial et social. De telles accusations donnent lieu à une importante polémique qui secoue durablement le milieu politique. En décembre 1911, alors que le Congo est devenu une colonie belge, Emile Vandervelde interpelle le ministre des Colonies Jules Renkin à ce sujet. Les débats houleux qui s’ensuivent amènent les jésuites à abandonner la méthode des fermes-chapelles et à y substituer celle des écoles-chapelles qui, « tout en conservant l’objectif religieux d’évangéliser les jeunes, leur permettait de rester dans leur village où ils seraient instruits par un catéchiste instituteur installé dans le village avec l’autorisation du chef » (F. Loriaux, Autour des fermes-chapelles. La controverse, dans Les Jésuites au Congo-Zaïre. Cent ans d’épopée. De la mission du Kwango à la province d’Afrique centrale, sous la dir. d'A. Deneef, X. Dusausoit et C. Evers [et alii], Bruxelles, 1995, p. 47). Alors qu’il date vraisemblablement de la même époque, l’album-souvenir du Kwango ne laisse rien percevoir de ces débats et donne à penser que les fermes-chapelles sont harmonieusement intégrées aux réalités du Kwango. Un parti pris parmi d’autres, qui prouve l’intérêt des photographies si l’on prend la peine de les considérer, au-delà de leur indéniable valeur esthétique ou illustrative, comme des documents historiques à part entière…



Anne Roekens
Chargée d'enseignement au département d'Histoire de l'Université de Namur
(juin 2011)



Pour en savoir plus


1) Sur les missions jésuites au Kwango

- D. Gallez, Fernand Allard, journal du Congo (1905-1907). Un apprentissage missionnaire, Bruxelles, 2001.
- Les Jésuites au Congo-Zaïre. Cent ans d’épopée. De la mission du Kwango à la province d’Afrique centrale, sous la dir. d'A. Deneef, X. Dusausoit et C. Evers [et alii], Bruxelles, 1995.
- F. Mukoso NG’Ekieb, Les origines et les débuts de la mission du Kwango, 1879-1914, Kinshasa, 1993.

 

2) Sur la photographie coloniale comme source pour l’histoire

- A. Cornet et F. Gillet, Congo Belgique 1955-1965. Entre propagande et réalité, Bruxelles, 2010.
- C. De Keyzer, Congo (belge), Tielt, 2009.
- A. Roekens, Des clichés révélateurs. L’intérêt des photos amateurs pour l’écriture de l’histoire, dans Cahiers d’Histoire du Temps Présent, n°20, 2008, p. 267-279.

Album souvenir : mission du Kwango : [album de photographies]

Description physique : [40 p. comprenant 155 photographies en n. et bl.] ; [ca 350 x 264 mm]

Type : Album photo
Date : ca 1911
Langue : Français

Droits : PublicDomain
Droits d'accès : OpenAccess
Détenteur des droits : UNamur - Bibliothèque Universitaire Moretus Plantin (Namur)
Cote de rangement BUMP : RPh0003


Notes
La date de 1911 est donnée d'après une légende en dessous d'une des nombreuses photographies