Balade patrimoniale au cœur des Sciences et des Lettres

Quels que soient votre âge, votre formation ou votre culture d’origine, vous vous représentez sans doute la nature comme un tout fondamentalement constitué d’un espace vide et d’un ensemble de corps, c’est-à-dire d’entités étendues, massives et indépendantes les unes des autres, qui s’y meuvent et y modifient mutuellement leurs trajectoires sous l’effet de chocs et de forces à distance, au cours d’un temps qui leur est aussi étranger qu’à cet espace, lui aussi homogène et continu, qui les contient. Et pour cause : cette image est vraisemblablement la mieux partagée qu’il y eut jamais. Il n’y a donc pas lieu de supposer que la vôtre soit différente.

Mais cette quasi-unanimité n’en pose pas moins question. Parce que, tout d’abord, cette image, nous la savons depuis plus d’un siècle incompatible avec l’expérience et, donc, irrémédiablement fausse ; ce qui a d’ailleurs contraint les physiciens à bâtir ces théories déconcertantes que sont la mécanique quantique et la relativité, et ce qui imposera plus que probablement aux spécialistes d’autres disciplines de revoir prochainement les leurs. De sorte qu’on ne peut s’empêcher de se demander à quoi tient la puissance que possède cette image de continuer à s’imposer aussi invinciblement.

Car, contrairement à ce que nous aimerions croire et à ce que pourraient laisser penser les difficultés que rencontrent aujourd’hui les physiciens pour en proposer une qui soit cohérente et s’accorde à leurs nouvelles théories, cette image n’est pas la seule possible. L’histoire de la pensée en témoigne : pour ne parler que de l’Europe, il fut, par exemple, un temps où l’on se représentait la nature comme le faisait Descartes, et ce moment avait lui-même été précédé d’une période durant laquelle on l’avait vue comme Aristote se l’était figurée, laquelle avait elle-même succédé à des périodes au cours desquelles on se l’était représentée de manières qui nous semblent aujourd’hui encore plus étranges. Voir la nature comme nous la voyons ne va donc nullement de soi. Autrement dit, cette image – si familière qu’elle soit – a bel et bien dû se trouver un jour imposée. Mais pourquoi, par qui et comment ?

Certes, on sait que ce jour n’a pu être antérieur à celui de la parution des Principia mathematica philosophiae naturalis publiés à Cambridge en 1687. Pour l’imposer, il fallait en effet parvenir à convaincre de sa validité et, donc, réussir à démontrer qu’elle permettait de rendre exactement compte de phénomènes dont l’explication avait jusqu’alors échappé à tous ; ce qu’autorisa précisément le génie de Newton. Mais l’exploit newtonien ne put manifestement suffire, car – qui a pris la peine de le feuilleter en conviendra sans difficulté – pour fameux qu’il soit, ce livre est presque illisible. De plus, on sait que cette véritable conversion prit à peine plus d’un demi-siècle pour s’opérer complètement puisque, vers 1750, toute l’Europe savante voyait déjà la nature de cette manière très particulière qui est toujours la nôtre. Si bien qu’il y a réellement de quoi s’étonner : qui a réussi à imposer – et en si peu de temps – cette image de la nature que véhiculaient les Principia et que la grande majorité d’entre nous partagent encore ?

Les livres que vous avez sous les yeux n’apportent pas seulement une réponse à cette question : ils en constituent la réponse – ou du moins, une grande partie de la réponse qu’il convient de lui donner.

Pour que cette image de la nature proposée par Newton s’impose, il fallait bien évidemment que certains, comme Maupertuis, Clairaut, les Bernoulli, d’Alembert ou Euler, poursuivent son oeuvre scientifique et que d’autres, comme Locke, s’efforcent de la fonder philosophiquement. Mais il fallait aussi – et surtout – qu’elle paraisse incontestablement préférable aux précédentes et, donc, que la physique qu’elle avait rendue possible soit comprise du plus grand nombre afin que ses résultats puissent se trouver correctement et largement appréciés. Ce qui n’aurait pu se faire si des livres susceptibles d’être lus et compris par des esprits habitués à se représenter la nature d’une manière radicalement différente n’avaient été publiés.

Or les livres exposés ici, à côté de l’un des rares exemplaires de la première édition des Principia de Newton, sont précisément de ceux-là.

Le Newtonianisme pour les dames, ou Entretiens sur la lumière, sur les couleurs et sur l’attraction, traduction publiée à Paris en 1738 du livre paru en italien l’année précédente et rédigé par Francesco Algarotti, formé à l’université de La Sapienza de Rome et à l’université de Bologne, mais également homme de salon et de cour, qui eut l’intelligence d’y faire entrer le newtonianisme en feignant de dialoguer avec une marquise, c’est-à-dire avec l’une de ces personnes dont l’influence intellectuelle était alors des plus considérables. Témoignent de son succès, outre cette traduction française, trois rééditions en italien entre 1738 et 1746 ainsi qu’une traduction anglaise en 1739.

Les Élémens de la philosophie de Monsieur Neuton, partiellement publiés par Voltaire cette même année de 1738 et dont se trouve ici exposée la première édition complète parue en 1741. Voltaire qui – par chance – avait eu le malheur de devoir s’exiler en Angleterre quelques années auparavant et s’était ainsi trouvé au nombre des premiers intellectuels continentaux à découvrir le newtonianisme et dont ce livre, grâce au talent littéraire de son auteur et à l’aide scientifique de son amie, la marquise du Châtelet, eut pour effet d’attirer l’attention de l’ensemble de l’Europe lettrée sur cette nouvelle conception de la nature.

Les Principes mathématiques de la philosophie naturelle, édition de 1756 de la traduction achevée par la marquise Emilie du Châtelet en 1749 du célèbre ouvrage de Newton, dont elle demeure aujourd’hui la seule traduction complète disponible en langue française ; langue qui était alors celle des lettrés de l’Europe entière.

Philosophia britannica or a new and comprehensive system of the newtonian philosophy, astronomy, and geography, curieux ouvrage en trois volumes publié par Benjamin Martin en 1759, dans lequel, sans autre souci que celui de faire connaître et comprendre le mieux possible l’ensemble de la science nouvelle, ce newtonien expose, en les simplifiant et en les rendant ainsi étonnamment accessibles, les principaux résultats auxquels cette nouvelle image de la nature avait alors permis d’aboutir grâce à Newton lui-même, Halley, Gregory, L’Hospital, Boerhaave, Keill, Desaguliers, Gravesande, MacLaurin ou Maupertuis.

Se trouvent donc ici rassemblés ni plus ni moins que les principaux livres auxquels nous devons de voir la nature comme nous nous obstinons – désespérément – à la voir.


Bertrand Hespel

Le Newtonianisme pour les dames, ou Entretiens sur la lumière, sur les couleurs, et sur l'attraction

Éditeur(s):
chez Montalant (A Paris)

Description physique :
2 t. en 1 vol. (LXII, 279, [1 bl., 12] p. ; IV, 309, [1 bl., 9, 1 bl.] p.) ; 12°

Type : Livre
Date : 1738
Langue : Français

Droits : PublicDomain
Droits d'accès : OpenAccess
Détenteur des droits : UNamur - Bibliothèque Universitaire Moretus Plantin (Namur)
Cote de rangement BUMP : SJZ.4.392K.12


Notes
Mention de responsabilité : traduits de l'italien de M. Algarotti par M. Duperron de Castera
Provenance : Cachet inventaire Bibl. Dom. S.I. Eegenhoven IHS
Ex-libris manuscrits "L: Gallois", "Chareine, 1750" et "Voillemier N° 86"
La p. 235 du t. 2 est paginée 335
Errata en fin de volume