Tite-Live, une histoire de livres

L’auteur de cette version française des Décades est Blaise de Vigenère (1523-1596). Celui-ci commence à travailler dès 1580 sur une traduction de l’oeuvre de Tite-Live. Elle est cependant encore loin d’être achevée lorsque celle d’Antoine de La Faye est imprimée en 1582 : en réaction, la partie du texte que Vigenère avait déjà traduite, soit la première décade de l’Ab Urbe condita (450 pages), est publiée à la hâte dès l’année suivante (1583)1. Les très volumineuses annotations (1300 pages) qui accompagnent la traduction de l’oeuvre constituent sans conteste la principale originalité de cette édition. Si Antoine de La Faye percevait le texte de Tite-Live comme une oeuvre utile à l’édification morale de ses contemporains2, Vigenère s’en sert, quant à lui, comme d’un point de départ lui permettant de présenter au lecteur les différents aspects de la grandeur de la civilisation romaine.

Cette approche originale et inattendue du texte de Tite-Live est le fruit de la multiplicité des centres d’intérêt de son traducteur. Après avoir mené une carrière diplomatique l’ayant conduit à séjourner à plusieurs reprises en Italie (vers 1550 et de 1566 à 1570), Vigenère se retire, en 1570, afin de se consacrer à ses recherches et à ses traductions. Auteur aux multiples facettes, il rédige des travaux dans des domaines aussi variés que l’histoire, la cryptographie, la philosophie, la religion ou encore l’esthétique. Il s’illustre également en tant que traducteur capable de transposer en français non seulement les écrits de plusieurs auteurs latins mais aussi des textes rédigés en grec, en hébreu et en italien3.

Dans sa traduction de l’oeuvre de Tite-Live, Vigenère choisit d’adopter une démarche didactique : à l’aide de ses abondantes annotations, il s’est en effet fixé pour objectif d’aider le lecteur « n’ayans pratiqué les langues Grecque & Latine, ny eu le moyen ou commodité de feuilleter tant de livres requis pour la cognoissance d’infinies choses » (p. 463) à mesurer la grandeur de la Rome antique.

Son propos dépasse d’ailleurs largement le cadre chronologique abordé dans la première décade de l’Ab Urbe condita de Tite-Live puisque le traducteur propose une présentation véritablement « encyclopédique » de la civilisation romaine, en ce compris sous l’Empire : il y aborde notamment les grandes réalisations architecturales des Romains, leur religion, leur droit, leurs pratiques vestimentaires, etc. Ses commentaires sont accompagnés de nombreuses illustrations présentant de célèbres monuments romains (Colisée, colonne Trajane, forum…), des scènes de la vie religieuse ainsi que le portrait des différents rois de Rome. Ce recours massif à l’image lui fut probablement inspiré par les érudits italiens qu’il eut l’occasion de lire et de fréquenter lors de ses séjours dans la péninsule et à qui il emprunte certaines illustrations4. Pour mener à bien son projet, Vigenère a par ailleurs abondamment recours aux monnaies, aux inscriptions et aux vestiges de monuments romains et, en cela, il remplit avec brio le rôle de « vulgarisateur des connaissances historiques et archéologiques5 » de son époque. Il considère ces vestiges archéologiques comme un complément nécessaire et comme un contrepoids au témoignage des auteurs antiques qu’il aborde parfois avec circonspection6. La traduction et le commentaire de Vigenère ont rencontré un important succès jusqu’au milieu du xviie siècle, comme en témoignent leurs nombreuses rééditions (dont le volume exposé constitue un exemple) au cours de cette période.


Olivier Latteur


1 Dans l’édition de 1583, la première décade est traduite par Vigenère, la troisième est empruntée à la traduction de Jean d’Amelin et le reste est issu de celle d’Antoine de La Faye (D. Métral, Blaise de Vigenère archéologue et critique d’art, Paris, 1939, p. 64 ; R. Crescenzo, Vigenère et l’oeuvre de Tite-Live. Antiquités, histoire, politique, Paris, 2014, p. 26). Dans le volume exposé ne figurent que la traduction de la première décade (accompagnée des annotations) et un résumé de la deuxième décade perdue.

2 R. Crescenzo, op. cit., pp. 50-53.

3 P. Chavy, « Blaise de Vigenère traducteur baroque », dans Blaise de Vigenère poète & mythographe au temps de Henri III (Cahiers V. L. Saulnier, 11), Paris, 1994, pp. 67-68.

4 R. Crescenzo, op. cit., pp. 27-30 et 119-134 ; W. Stenhouse, « Panvinio and Description: Renditions of History and Antiquity in the Late Renaissance », dans Papers of the British School at Rome, 80, 2012, p. 254.

5 D. Métral, op. cit., p. 110.

6 R. Crescenzo, op. cit., pp. 189-190.

Les décades qui se trouvent de Tite-Live

Éditeur(s):
chez la veufve L'Angelier (A Paris)

Description physique : [16], 462, [2bl] p., col. 463-1752, [3] p., f. 1753-1786, [232] p. : ill. ; 2°

Type : Livre
Date : 1617
Langue : Français

Droits : PublicDomain
Droits d'accès : OpenAccess
Détenteur des droits : UNamur - Bibliothèque Universitaire Moretus Plantin (Namur)
Cote de rangement BUMP : R17C0235


Notes
Mention de responsabilité : En françois, avec des annotations et figures pour l'intelligence de l'Antiquité romaine. Plus une description particuliere des lieux et une chronologie generale des principaux potentas de la terre, par R. B. de Vigenere
Index
Titre entièrement gravé et portrait de Henri IV gravés sur cuivre par Th. de Leu
Portrait de Tite Live et carte gravés sur bois, 152 figures gravées sur bois dans le texte
Provenance : Cachet Museum Artium P.B.M. Soc. Iesu
Vignette Museum Artium Prov. Belg. S. I.