Christophe Plantin

Si l’on place un objet devant deux miroirs plans qui forment entre eux un angle droit, l’optique géométrique nous enseigne qu’en prolongeant au-delà des miroirs les rayons issus de la tête et du pied de l’objet et ensuite réfléchis une fois ou deux fois, nous obtiendrons trois images virtuelles, dont deux d’entre elles sont inversées : tête en bas, pied en haut. Afin de visualiser ceci par la pensée, imaginons un premier miroir placé verticalement et un second horizontalement de manière à obtenir l’angle droit. Imaginons alors une chandelle disposée verticalement, la mèche jouant le rôle du pied, la flamme celui de la tête. L’image virtuelle de la chandelle apparaissant « derrière » le miroir vertical est identique à celle que l’on verrait (flamme en haut, mèche en bas) si le miroir horizontal n’existait pas, alors que les deux autres images virtuelles, l’une « en dessous » du miroir horizontal et l’autre « au-delà et vers le bas » du miroir vertical apparaissent inversées (flamme en bas, mèche en haut).

La Magie naturelle de Giambattista della Porta

Cette curiosité est le sujet du chapitre cinq du livre quatrième de l’œuvre d’un auteur napolitain de la Renaissance, Giambattista della Porta, dont j’ai eu le privilège de pouvoir consulter à la BUMP un exemplaire de l’édition parue à Anvers ex officina Christophori Plantini (1567), et dont le titre, en abrégé et en français, est la Magie naturelle. L’exemplaire conservé à la BUMP est un livre de 324 pages de petit format (7cm x 11cm), « à tranche mouchetée rouge, reliure plein cuir, quatre nerfs et gaufrage à froid » me précise la restauratrice Catherine Charles. En feuilletant l’ouvrage, je confirme l’impression de salmigondis que m’avait laissée la description assez académique donnée dans l’encyclopédie libre disponible sur la toile. En effet, de prime abord, l’ouvrage est un mélange assez disparate de réflexions philosophiques et ésotériques (livre I), d’arboriculture, de maraîchage, de recettes d’encres, de recettes culinaires et cosmétiques, de remèdes (livre II), d’alchimie (livre III) et … d’optique (livre IV).

Science et magie

D’emblée, notre Jean-Baptiste s’empresse de distinguer la magie naturelle, « laquelle chacun revere ou honore », de sa consœur qualifiée d’« infâme, & composée d’enchantemens d’esprits immondes, & naissante d’une curiosité meschante » (livre I, chapitre I), coupant ainsi l’herbe sous le pied d’un inquisiteur par trop zélé qui y verrait quelque apologie de la sorcellerie (les citations sont toutes reprises d’une édition française de 1608). Bien au contraire, la magie (naturelle) est « doüee d’une plantureuse puissance abonde en mysteres cachez, & donne la contemplation des choses qui gisent sans estre apprehendees ». Les qualités que doit posséder le magicien – je ne peux m’empêcher de songer ici aux qualités attendues d’un professeur d’université à l’ancienne (ce qualificatif n’ayant aucune connotation négative sous ma plume !) – sont exposées au chapitre suivant et justifiées avec soin : « je desirerois que celuy qui doit estre doüé de si grande majesté, fut consommé en Philosophie […] n’estre ignare de la medecine […] » et, plus loin, « Davantage il convient cognoistre les disciplines Mathematiques ». Quel professeur de rêve que cette femme ou cet homme qui possèderait toutes ces qualités !

Expérience avec deux miroirs

Porta miroirs

Revenons à l’expérience des images tête en bas décrite au début de ce commentaire avec les mots de l’optique moderne ; elle se trouve rapportée par notre érudit napolitain d’une bien « estrange » façon. Lorsqu’au fil de ma lecture je suis tombé sur le chapitre cinq intitulé « Comment lon pourra faire qu’avec un mirouër plein une personne se puisse voir avec la teste en bas, & les pieds en haut », ma curiosité s’est éveillée et j’ai eu l’envie de réaliser la petite expérience décrite. Après avoir lu attentivement le court paragraphe qui décrit la façon de pratiquer l’expérience, je me suis muni de deux miroirs de poche et ai suivi pas à pas les instructions du maestro. À ma grande surprise, je ne suis pas parvenu à me voir « teste en bas » ! La tentation fut grande de crier à la supercherie. Rappelé par d’autres tâches professionnelles, j’ai laissé de côté la chose, sans que la frustration qui en avait résulté ne cesse de trotter quelque part dans ma tête. Quelques jours plus tard, bien décidé à reprendre à zéro l’expérience, confortablement installé dans mon canapé en soirée, j’attaque à nouveau, miroirs en mains, le problème en prenant à témoin une amie avec qui je relis le texte phrase après phrase. Première victoire, je comprends que le début du texte n’est rien d’autre que la vérification de la rectitude de l’angle au moyen d’une observation que chacun peut réaliser aisément. Je lis : « […] qu’on l’appose [le dispositif des deux miroirs à angle droit] à la face en telle sorte qu’en un mirouër se puisse voir la moitié de la face, & de l’autre le reste d’icelle. » Effectivement, en tenant l’arête jointive des miroirs devant le nez, si vous voyez une jointure parfaite de votre visage au droit du nez sans que celui-là apparaisse « fendu en deux », c’est que l’angle est parfaitement droit (ainsi que vérifié à l’instant même par l’amie en question à l’aide du coin droit d’une feuille de papier). Reste la suite du texte qui pose problème. En effet, je dois me résoudre à tempérer mon enthousiasme initial : même après des contorsions oculaires dignes du plus habile des yogis, impossible de me voir la tête en bas ! Réflexe d’expérimentateur entêté ou inspiration du moment, je décide alors de tourner les deux miroirs de manière à présenter leur jointure horizontalement, ce qui n’est en aucune manière écrit ainsi dans le texte. Eurêka ! Je vois alors (l’image de) ma tête inversée « en dessous » du miroir horizontal et « au-delà et vers le bas » du miroir vertical, comme prédit par l’optique géométrique (cf. supra). Rassurez-vous, ma tête apparaît bien à l’endroit « derrière » le miroir vertical. L’honneur est sauf !

Alors, ce Giambattista della Porta, un farceur ?

Je ne peux trancher la question, même si le texte qui suit immédiatement l’étape de vérification de l’angle droit ne mentionne nullement de tourner l’arête qui joint les miroirs de nonante degrés et introduit (serait-ce à dessein pour tester la perspicacité du lecteur ?) une confusion en parlant du miroir de gauche et de celui de droite. Que la magie naturelle, ainsi que l’illustre ce petit exercice amusant, nous réserve des surprises, nous en avions été prévenus (Livre I, chapitre II) : « La Magie contient une puissance & faculté speculative, qui appartient aux yeux, & pour les tromper elle suscite de loing des visions […]. » À bon entendeur, salut !


Olivier Deparis

Magiae naturalis, sive De miraculis rerum naturalium libri IIII

Éditeur(s):
ex Officina Christophori Plantini (Anvers)

Description physique :
324 [i.e. 323] p. ; 16°
A-T⁸ V¹⁰

Type : Livre
Date : 1567
Langue : Latin

Droits : PublicDomain
Droits d'accès : OpenAccess
Détenteur des droits : UNamur - Bibliothèque Universitaire Moretus Plantin (Namur)
Cote de rangement BUMP : R16A0068


Notes
BUMP Notes : marque de l'imprimeur au titre. - Pages 322-323 numérotées 323-324.
BUMP Provenance : Vignette Museum Artium Prov. Belg. S. I. avec ancienne cote Sciences 12° 120 - Cachet Museum Artium P.B.M. Soc. Iesu.