D’aucuns diraient de Charles Bonnet, né en 1720 et mort en 1793, s’ils le rencontraient aujourd’hui, qu’il s’agit d’un personnage curieux. Entomologiste réussissant la démonstration expérimentale de la parthénogenèse du puceron, s’intéressant à la régénération du limaçon ou des pattes d’écrevisses, il fut également un passionné de physiologie végétale qui réalisait d’innombrables expériences sur l’orientation des tiges et des feuilles en fonction de la lumière, de la chaleur ou de l’humidité. À partir du moment où il ne put plus se servir d’un microscope pour des raisons de santé, il se tourna vers l’observation de l’âme, et fit intervenir dans ses réflexions complexes des considérations théoriques, philosophiques et religieuses. Charles Bonnet est alors convaincu que la valeur du savoir obtenu découle du respect des règles de la logique et de la méthode ainsi que de la connaissance des mécanismes de la sensation, de la perception et de la connaissance intellectuelle. Le syndrome que Charles Bonnet remarque – et qui portera ensuite son nom – dérive de l’observation de son grand-père qu’il relate en 1760. Son aïeul, âgé de 87 ans, était en fait atteint d’une cataracte sévère et se plaignait d’hallucinations visuelles où il disait percevoir des personnages, des oiseaux et divers motifs plus ou moins complexes.

Ce qui nous frappe lorsque l’on considère son huitième tome faisant partie de la série des Œuvres d’histoire naturelle et de philosophie intitulé Essai de psychologie et écrits divers, c’est sa soif d’apprendre, de connaître et de savoir, autrement dit sa libido sciendi. C’est aussi la diversité de ses domaines d’intérêt et le parcours varié d’une personne érudite, qui cherche, qui s’instruit toujours, qui lit, qui médite, qui met par écrit les méandres de ses pensées pour penser plus loin encore, pour favoriser l’émulation. C’est une personne qui partage ses idées, qui expérimente autant qu’elle réfléchit, qui observe le monde et les autres tout autant qu’elle semble s’interroger sur elle-même, qui passe de la biologie à la philosophie. En d’autres termes, c’est un savant.

Ce terme semble étrange aujourd’hui. Que reste-t-il de cet esprit savant ? Les savants se trouvent-ils encore à l’université ? L’université met-elle toujours en place les conditions pour que les savants puissent s’y installer et s’y épanouir ? L’université est-elle un lieu ou une communauté de personnes ? Les savants ne sont-ils pas l’université ? Ces questions sont importantes ; ce livre et le parcours singulier de Charles Bonnet nous appellent à tenter d’y répondre d’autant plus que ces questions cruciales sont toujours d’actualité. Dans son allocution s’intitulant « Une idée de l’université » prononcée le 18 novembre 2005 à l’Université Catholique de Louvain à l’occasion du doctorat honoris causa qu’il reçut, Simon Leys disait que « L’université a pour objet la recherche désintéressée de la vérité, quelles qu’en puissent être les conséquences, l’extension et la communication du savoir pour lui-même, sans aucune considération utilitaire ». À l’aune de cette définition, Charles Bonnet incarne l’université. Cette dernière « requiert quatre facteurs en ce qui concerne son mode d’opération », poursuit Simon Leys. Premièrement, une communauté de savants, deuxièmement, une bonne bibliothèque, troisièmement, des étudiants – un élément important mais pas toujours indispensable dit-il : « Il n’est pas souhaitable de les attirer à tout prix par tous les moyens et sans discrimination » – quatrièmement des ressources matérielles. Simon Leys rapporte à travers une anecdote que le corps professoral n’est pas employé par l’université mais qu’ « il est l’université ». Les administrateurs professionnels sont les seuls « employés » et ne dirigent pas les universitaires mais sont à leur service. Un des facteurs les plus menacés à l’époque actuelle est le caractère désintéressé de l’université, l’absence de marchandisation des diplômes et des étudiants : « L’utilité supérieure de l’université et son action efficace sont entièrement fonction de son apparente «inutilité» » nous dit encore l’éminent sinologue.

Charles Bonnet : un savant ? Un universitaire ? Assurément ! La diversité de ses thématiques de recherche et de ses écrits, ainsi que « l’inutilité apparente » de ses quêtes théoriques, personnelles, botaniques, entomologiques, sont là pour en témoigner. L’université est-elle encore apte à proposer aux étudiants d’aujourd’hui de devenir qui ils sont vraiment ? L’université est-elle capable de ce désintérêt qui permet aux savants de savoir, et encore plus de savoir qu’ils doivent continuer à chercher ? Permet-elle aux universitaires de faire que les lieux qu’ils habitent s’appellent en vérité « université » ? L’université est-elle toujours susceptible d’identifier qui elle emploie véritablement au service de ceux qui lui permettent de porter ce nom d’ « université » ? La vie et l’œuvre de Charles Bonnet nous invitent ainsi à des réflexions forcément actuelles sur la notion d’enseignant et d’université. Simon Leys disait encore : « L’université n’est pas une usine à fabriquer des diplômés, à la façon des usines de saucisses qui fabriquent des saucisses. C’est le lieu où une chance est donnée à des hommes de devenir qui ils sont vraiment. » Suivons l’exemple du savant Charles Bonnet et essayons d’être le lieu où tout le monde peut devenir ce qu’il est vraiment.


Martin Desseilles

Essai de psychologie et écrits divers

Éditeur(s):
de l'Imprimerie de Samuel Fauche (A Neuchatel)

Description physique :
4, XIV, 508 p. ; 4°
π² a⁴ b² a⁴ b¹A-Z⁴ Aa-Zz⁴ Aaa-Rrr⁴ Sss²

Type : Livre
Date : 1783
Langue : Français

Droits : PublicDomain
Droits d'accès : OpenAccess
Détenteur des droits : UNamur - Bibliothèque Universitaire Moretus Plantin (Namur)
Cote de rangement BUMP : SJB.4.415B.19


Notes
Reliure : Plein veau blond avec encadrement doré, dos orné à 5 nerfs avec pièce de titre rouge fond doré et pièce de tomaison, fond vert gravé doré, pages de garde en papier marbré, tranches mouchetées.
Provenance : Cachet inventaire Bibl. Dom. S.I. Eegenhoven IHS.
Provenance : Ex-libris imprimé A. E. Tscharner.