Au début du XIXe siècle, la médecine est un art plus qu’une science et le diagnostic des maladies respiratoires est parmi les plus difficiles. Un des contemporains de Laennec en parle en ces termes : « O quantaum difficile pulmonum morbos curare. O quanto difficilius eosdem dignoscere ».

Né en 1781, Laennec commence à apprendre la médecine dès l’âge de 14 ans, alors que les écoles de médecine françaises ont disparu suite à la Révolution. Il émigre à Paris où Corvisart, médecin de Napoléon et spécialiste de la percussion thoracique, devient son maître.

Les médecins pratiquent alors l’art de guérir en maniant l’anamnèse et l’examen clinique, celui-ci étant guidé par deux de leurs cinq sens : la vision, permettant l’inspection, et le toucher, la palpation. Quant à l’ouïe, même si l’auscultation directe ou immédiate a été pratiquée dès l’époque d’Hippocrate, la pudeur et les règles de l’hygiène sont des freins à son développement. Il n’est pas acceptable pour le plus grand nombre qu’un médecin pose son oreille sur la poitrine ou l’abdomen d’un patient dit malheureux (pour ne pas dire indigent) et encore moins d’une patiente.

Dans son traité intitulé L’auscultation médiate, paru en 1819, Laennec présente ses études fondées sur les observations qu’il a pu faire avec ses élèves à l’hôpital Necker, grâce à un nouveau mode d’auscultation. Celui-ci est basé sur un instrument qui sera plus tard à la base du développement du stéthoscope biauriculaire par l’école anglaise.

Dans cet ouvrage, Laennec décrit de multiples sons qu’il met en relation avec des lésions anatomopathologiques, dans une démarche scientifique remarquable. En particulier, il décrit la pectoriloquie. Celle-ci correspond à la transmission nettement articulée de la voix haute à la paroi thoracique, qui devient plus distincte et prend un timbre grave à tonalité renforcée en présence de grandes cavités liées à la tuberculose, les cavernes qu’elle occasionne fréquemment dans les poumons de ses contemporains. Il décrit également les « râles crépitants » associés à ce qu’on appelle à l’époque la péripneumonie, notre pneumonie, mais aussi les signes et les lésions des bronchectasies, de l’emphysème, de l’infarctus pulmonaire, du pneumothorax, des tumeurs malignes pulmonaires qu’il distingue de la tuberculose. À l’époque cette dernière fait des ravages et malgré sa perspicacité, Laennec ne comprit, pas plus que ses contemporains, son caractère contagieux. Cette maladie l’emporta comme nombre de ses confrères de l’époque, à l’âge de 45 ans.

La nomenclature utilisée par Laennec pour décrire les bruits auscultatoires respiratoires a longtemps perduré. Elle a maintenant laissé place à une classification beaucoup moins riche, basée sur une analyse acoustique physique des sons les plus fréquents qui ont pu faire l’objet d’une analyse à large échelle. Les auteurs modernes justifient l’appauvrissement de la nomenclature par des problèmes de concordance entre les écoles et de traduction des termes utilisés.

Force est toutefois de constater que certains signes décrits par Laennec comme l’égophonie (transmission de la voix haute selon un mode chevrotant et nasillard, traduisant l’existence d’un épanchement pleural liquidien), ou la pectoriloquie ont disparu de la plupart des traités de médecine surtout parce qu’ils n’ont pas trouvé de traduction anglo-saxonne. Il s’agit de signes plus rares et donc plus difficiles à reconnaître et à caractériser sur le plan stéthacoustique que des sibilances ou des crépitants. Ces signes pourraient toutefois encore trouver place dans l’enseignement des écoles de médecine.

Pour remarquables qu’ils furent, les travaux de Laennec nous rappellent aussi qu’être pionnier et entreprendre sur le plan scientifique expose aussi à l’erreur, on devrait dire donne droit à l’erreur. Ainsi, dans L’auscultation médiate, Laennec interprète les deux bruits audibles au cours du cycle cardiaque comme ceux émis lors de la systole auriculaire d’une part et la systole ventriculaire d’autre part. On comprendra plus tard qu’ils sont en fait liés à la fermeture des valves auriculo-ventriculaires et des valves aortique et pulmonaire.

Mais l’histoire retiendra à juste titre que les travaux précurseurs de Laennec, en munissant le médecin d’un 3e sens et en servant de base à l’auscultation moderne, ont permis de faire des progrès considérables dans le diagnostic des maladies broncho-pulmonaires. Ces progrès furent menés grâce à des corrélations anatomopathologiques dans une démarche scientifique novatrice pour l’époque qui a ouvert la voie aux pères de la démarche expérimentale en médecine que furent Claude Bernard et Louis Pasteur.

Encore aujourd’hui, comme je l’enseigne à mes étudiants, le diagnostic de pneumonie est le plus souvent posé grâce à la présence à l’auscultation de « râles crépitants », de nos jours simplement appelés crépitants. Tenant compte de la gravité d’une telle affection sans traitement antibiotique, on comprend aisément l’importance des avancées qu’ont permis les travaux de Laennec.


Éric Marchand

De l'auscultation médiate ou Traité du diagnostic des maladies des poumons et du cœur, fondé principalement sur ce nouveau moyen d'exploration. Volume 2

Éditeur : Culture et civilisation (Bruxelles)
Description physique : 2 v. (XLVIII, 456, 8 p., 4 pl. ; XVI, 472 p.)

Type : Livre
Date : 1968
Langue : Français

Droits : PublicDomain
Droits d'accès : OpenAccess
Détenteur des droits : UNamur - Bibliothèque Universitaire Moretus Plantin (Namur)
Cote de rangement BUMP : SJA.8.1022


Notes
Reliure : Reliure moderne.
Réimpr. de l'éd. A Paris : chez J.-A. Brosson et J.-S. Chaudé, 1819.