Les penseurs des "origines"

Spécialiste des cellules, des mécanismes de reproduction et d’embryologie, Hector Lebrun en est naturellement venu à s’interroger sur l’origine de la vie : « Mais d’où est venue la première poule, la première rose ? » Dans ses nombreux articles et conférences, il trace une histoire des idées sur cette problématique qui captive les philosophes depuis la nuit des temps.

Lucrèce

Hector Lebrun a lu Lucrèce qu’il cite dans ses Philosophies transformistes comme un des premiers penseurs de l’Antiquité à avoir décrit le monde.

Poète latin du Ier siècle avant notre ère, Lucrèce est en effet l’auteur d’un texte passionné qui explique « la nature des choses » selon les principes d’Épicure. Son De rerum natura, publié à l’origine par Cicéron, est un poème didactique en six livres qui rapporte la doctrine épicurienne, alors ancienne d’environ deux siècles et elle-même inspirée par Démocrite. Cette théorie de l’atomisme développe le concept de « clinamen » ou « déclinaison », une déviation minimale et spontanée des atomes qui est, dans cette physique matérialiste, l’origine de la formation d’un monde fini dans l’univers infini et la garantie de la liberté de l’homme, dégagé de tout déterminisme. Ce mouvement constant des particules est aussi responsable de l'évolution des êtres vivants : on comprend que Lucrèce soit présent dans l’histoire des idées esquissée par Hector Lebrun.

L’ouvrage précieux conservé à la BUMP est une traduction en vers d’Antoine Leblanc de Guillet, un homme de lettres de la fin du XVIIIe siècle qui s’est réfugié dans la traduction après plusieurs fiascos dans la tragédie. Sa préface en témoigne : il cherche à prévenir la censure tant il sait le système philosophique d’Épicure, rapporté par Lucrèce, incompatible avec le christianisme dominant, et tant il connait la pression du clergé, qui a déjà interdit l’impression de certains de ses textes et la représentation de ses pièces jugées peu orthodoxes. Ici, en 1788, Leblanc de Guillet assure qu’il condamne le sujet tout en admirant les qualités poétiques de l’auteur. Toutefois, le simple fait de traduire Lucrèce, auteur de vers aux résonances anticléricales, est une façon discrète, pour un libre penseur du XVIIIe siècle, de s’en prendre aux dogmes religieux. Pour certains modernes, Lucrèce est en effet « le saint Patron » du matérialisme et quelques passages de sa poésie didactique sont devenus des citations classiques pour dénoncer le fanatisme religieux.

À cette époque en tout cas, on ne lit plus Lucrèce comme une autorité scientifique mais comme une œuvre littéraire, un morceau d’art qui a la philosophie épicurienne comme objet ; c’est aussi ce que fait Hector Lebrun.

Lucrèce, de la nature des choses
Volume 1

Lucrèce, de la nature des choses
Volume 2

Ce qui fait qu’un classique est un classique, c’est qu’il a une richesse telle, une profondeur telle, qu’on aura toujours l’impression qu’il nous parle.

Pierre Assenmaker au sujet d'une traduction française du "De rerum natura" de Lucrèce

Aristote

Notes sur l'histoire des animaux
Armand-Gaston Camus

Aristote (384–322 av. J.-C.), l'un des plus influents philosophes grecs, est le premier naturaliste dont les écrits nous sont parvenus. Ses textes sur la biologie sont le résultat de ses recherches autour de l'île de Lesbos et sont connus sous la forme de quatre ouvrages généralement désignés par leurs noms latins : De anima, Historia animalum, De generatione animalium et De partibus animalium.

Son essai sur les animaux est un traité d’histoire naturelle qui fait le point du savoir au milieu du IVe siècle avant notre ère. Il est composé de 10 livres dont le dernier est considéré comme apocryphe. Cette œuvre principalement descriptive développe une biologie générale des animaux basée sur des observations et des dissections minutieuses. On y trouve trois grandes parties où sont examinées l’anatomie des animaux (y compris l’homme), leur reproduction et les mœurs de certains d’entre eux. Aristote y propose une classification des animaux (opposant les animaux qui ont du sang – Enaima – et ceux qui n’en possèdent pas – Anaima). Il y développe aussi son concept de scala naturae, qui classe les organismes selon une échelle graduée de perfection de la nature, en fonction de la complexité de leurs structures, allant des plantes à l’être humain.

Ce texte antique, forcément dépassé sur le plan scientifique mais jalon incontournable de la science moderne, a été rédigé en grec puis traduit en arabe et en latin au Moyen Age. La version conservée à la BUMP, de 1783, est la première traduction publiée en français. Elle est signée Armand-Gaston Camus, avocat du clergé au Parlement de Paris qui joue un rôle important dans le déclenchement de la Révolution française de 1789, et est basée sur des sources grecques et latines.

Albert Le Grand

Les admirables secrets d'Albert le Grand
Albertus Magnus

Saint Albert le Grand (1200-1280) est un philosophe, théologien, naturaliste et chimiste du XIIIe siècle qui ressuscita au Moyen Age la pensée d’Aristote. Son œuvre scientifique (astronomie, mathématiques, médecine) est incontournable, notamment ses traités de sciences naturelles dans lesquels il reprend, mais aussi critique et corrige, l’héritage antique. Il est ainsi l’auteur Des animaux, une encyclopédie en 26 livres commentant les observations d’Aristote et rapportant les siennes. Albert le Grand laisse par ailleurs une somme de théologie qui inspire Thomas d’Aquin et qui œuvre à concilier la philosophie aristotélicienne et la doctrine chrétienne : ces deux théologiens font du XIIIe siècle une parenthèse de compromis dans l’opposition séculaire entre science et foi. Ils sont forcément des références pour Hector Lebrun.

L’ouvrage conservé à la BUMP, Les admirables secrets d’Albert le Grand, communément appelé Le Grand Albert, n’est pas un texte du saint et professeur de renom. C’est un grimoire de magie populaire constitué d’unités textuelles latines appartenant à des époques différentes, du Moyen Age aux Temps modernes, et attribuées à tort à Albert le Grand. En l’occurrence, cette édition française date de 1755. Quatre livres composent l’ensemble. Le premier traite « Des secrets des femmes » – on y accède entre autres aux connaissances de l’époque médiévale en matière de reproduction et de génération de l’embryon, et à l’enseignement en gynécologie d’Albert le Grand. Le second, toujours rédigé initialement au XIIIe siècle, est le noyau du Grand Albert. Il recense, dans une première partie, les vertus des plantes, des minéraux et de certains animaux – des questions qui sont bien présentes dans l’œuvre d’Albert le Grand –, tandis qu’une deuxième partie énumère « Des merveilles du monde », citations d’œuvres anciennes. Quant aux troisième et quatrième livres, plus tardifs, ils compilent des recettes magico-alchimistes (les vertus des fientes, des excréments, des boues, etc. contre les maladies), naturellement placées sous l’autorité de celui qui est considéré comme le père des alchimistes, le « Doctor universalis » à la réputation de sorcier.

Ce recueil pseudépigraphe a contribué à rendre accessible un savoir érudit, à diffuser la pensée d’Albert le Grand et à travers lui, celle d’Aristote, au XVIIIe siècle. Livre de poche, répandu à prix modique, il est surtout une voie d’accès à l’imaginaire commun de l’époque.

Ce grimoire est un best-seller du XVIIIe siècle, édité à de nombreuses reprises. Il est donc intéressant en termes de critique littéraire (pourquoi l’attribuer à Albert le Grand et quels textes sont vraiment de lui ?), mais aussi du point de vue de l’histoire des sciences, des superstitions et des croyances.

Nicolas Michel au sujet du "grimoire" d'Albert le Grand

Giulio Cesare Vanini

Amphitheatrum aeternae providentiae divino-magicum
Giulio Cesare Vanini

Jules César Vanini (1585-1619) est un philosophe et naturaliste italien considéré comme l’une des références du libertinage érudit de l’époque moderne et un martyr de la libre pensée. Il s’est attaqué à l’ancienne scolastique et contribua à jeter les bases de la philosophie moderne. Celui qui a étudié les droits civil et canon, ainsi que la théologie, n’en a pas moins remis en cause les dogmes catholiques, au point d’être inquiété par les autorités religieuses – après le Concile de Trente, l’heure n’est pas à la contestation des écrits bibliques. Ainsi change-t-il plusieurs fois de villes et d’identités, menant une vie d’errance.

En 1615, Vanini publie l’Amphitheatrum æternæ Providentiæ Divino-Magicum, aussi connu sous son titre français complet et éloquent : l’Amphithéâtre de l’éternelle Providence divino-magique, christiano-physique et non moins astrologico-catholique, contre les philosophes, les athées, les épicuriens, les péripatéticiens et les stoïciens. « Cet ouvrage est de la plus grande rareté », note et souligne, deux fois, au XIXe siècle, le propriétaire de l’exemplaire conservé à la BUMP, sans se tromper : passées sur le marché de l’art, les œuvres de Vanini ont un prix.

L’ouvrage est aussi (peu) orthodoxe qu’hypocrite. Soit on y voit ce qu’il est censé être, avec le privilège du roi : une défense du dogme catholique et donc un effort pour disculper Vanini de l’accusation d’athéisme. Soit on y décèle, entre les lignes, l’ironie de l’auteur qui, en critiquant les philosophes antiques et les libres penseurs modernes, leur offre une large tribune. « Sous couvert de défendre un système, on le mine de l’intérieur », relève Pierre Assenmaker. Publié l’année suivante, le De Admirandis Naturæ Reginæ Deæque Mortalium Arcanis (Merveilleux Secrets de la nature, la reine et la déesse des mortels) est de la même trempe ; a priori orthodoxes, suffisamment en tout cas pour passer la censure dans un premier temps, ces dialogues tentent de décrypter les « arcanes de la Nature » et démolissent au passage ce que les contemporains de Vanini tiennent pour sacré : l’origine divine du monde. Ils nient l’immortalité de l’âme, ils posent la question de l’évolution et examinent la possibilité que l’homme descende du singe.

À nouveau accusé de blasphème, Vanini se retire à Toulouse où, sous l’identité de Pomponio Usciglio (Lucilio, par assonance), il est encore accusé d’athéisme et de mœurs contre nature – comprenez qu’il incite la jeunesse à douter de tout, y compris des dogmes catholiques. En 1618, il est arrêté par l’Inquisition et, à l’issue d’un long procès, il est condamné à avoir la langue arrachée, à être étranglé puis brûlé. Nul ne savait alors que c’était Vanini qui était sur le bûcher.

Vanini était un homme brillant d’esprit et éloquent. Mais il devait être un insupportable bonhomme. Il adorait – désolé pour le jeu de mots – jouer avec le feu.

Pierre Assenmaker à propos du libre penseur italien Vanini et de son ouvrage l'"Amphitheatrum"

Nicolas Hartsoeker

Essay de dioptrique
Nicolas Hartsoeker

Nicolas Hartsoeker (1656-1725) est célèbre pour son « homunculus », la représentation d’un individu miniature recroquevillé en position fœtale dans une tête de spermatozoïde, que l’on retrouve dans son Essay de dioptrique publié en 1694. Pourtant, le titre de l’ouvrage l’indique : Hartsoeker est avant tout un physicien. L’énorme majorité de son texte, truffé de dessins techniques sophistiqués, est consacrée à diverses observations en lien avec la lunette astronomique. Hartsoeker s’est aussi initié à la construction de microscopes.

Quant à ce fameux « homunculus », il est généralement présenté dans l’historiographie comme une observation au microscope faite par Hartsoeker, observation lourde de conséquences philosophiques car elle renforce, au XVIIIe siècle, une des théories de la préformation : à son origine, chaque futur être vivant serait présent en miniature dans le sperme. Qui prend le temps de se rapporter au texte original lira pourtant qu’Hartsoeker imagine et non observe ce bonhomme accroupi. Non seulement ce dessin a été interprété de manière abusive, mais il a aussi radicalement simplifié la mémoire de l’œuvre de Hartsoeker.

Plusieurs fois, on a évoqué des dérives dans l’interprétation de textes. Le retour aux documents originaux, quand c’est possible, est donc une démarche essentielle.

Pierre Devahif au sujet de l'ouvrage "Essay de dioptrique" de Nicolas Hartsoeker

Georges Cuvier

Georges Cuvier (1769-1832) est un naturaliste, un anatomiste et un géologue français considéré comme le père de la paléontologie. Professeur d’histoire naturelle et directeur du Muséum national d’histoire naturelle de Paris à l’époque où Lamarck formule son hypothèse transformiste, il n’a jamais cédé aux théories évolutionnistes.

Fort de ses convictions religieuses, Cuvier est en effet une sentinelle du fixisme. Son ouvrage Recherches sur les ossements fossiles de quadrupèdes, publié en 1812, reflète fidèlement ses positions : il y expose les résultats de ses travaux paléontologiques, appuyés sur l’étude des fossiles des bassins de Paris, et explique la disparition des espèces qu’il constate par la thèse du « catastrophisme ». Tout, chez Cuvier, est conciliation catholique. Ainsi y aurait-il eu plusieurs créations divines entrecoupées d’extinctions catastrophiques, lesquelles, outre celle du Déluge, ont des causes géologiques, tectoniques ou astronomiques. Il admet ainsi que les espèces terrestres n’ont pas toujours été celles observées aujourd’hui, sans pour autant accepter l’évolution des espèces. Le liminaire de l’ouvrage qui sera publié à part en 1825 est intitulé, de façon évocatrice, Discours sur les révolutions du globe.

 Cuvier est donc un des plus violents détracteurs de Lamarck, à qui il consacre un exécrable éloge funèbre, parlant, à propos du transformisme, de « conceptions fantastiques »  et « de vastes édifices [construits] sur des bases imaginaires ». La puissance des arguments de Cuvier et sa réputation ont freiné la diffusion des idées transformistes en France durant des décennies. Ironiquement, certaines de ses observations sur les fossiles vont pourtant être exploitées par Darwin pour argumenter sa théorie évolutionniste dans L’origine des espèces.

Recherches sur les ossemens fossiles de quadrupèdes. Volume 1
Georges Cuvier

Recherches sur les ossemens fossiles de quadrupèdes. Volume 2
Georges Cuvier

Recherches sur les ossemens fossiles de quadrupèdes. Volume 3
Georges Cuvier

Recherches sur les ossemens fossiles de quadrupèdes. Volume 4
Georges Cuvier

Ce que vous voyez ici, comme dessins, c’est ce que Cuvier a vu. C’est remarquable. C’est remarquable parce que c’est beau, mais surtout, c’est précis.

Johan Yans au sujet de l'ouvrage de Georges Cuvier "Recherches sur les ossemens fossiles de quadrupèdes

Jean-Baptiste de Lamarck

Jean-Baptiste de Lamarck (1744-1829) est le premier, au début du XIXe siècle, à formuler une théorie scientifique de l’évolution : le transformisme. Naturaliste français, il consacre ses travaux aux espèces végétales avant de s’intéresser également à la zoologie des insectes et des vers. Ainsi le retrouve-t-on comme contributeur du Tableau encyclopédique et méthodique des trois règnes de la nature, une encyclopédie illustrée de plantes, d’animaux et de minéraux. Aussi modestes soient-elles en apparence, ces planches sont révélatrices de la pensée profondément originale de Lamarck et reflètent les premières classifications taxinomiques. Les volumes, incorporant les premières descriptions scientifiques des espèces et des gravures attirantes, se consultent comme des dictionnaires. Celui conservé à la BUMP, traitant des vers, est l’un des plus rares de la collection, et ses gravures sont considérées comme les premières à représenter certains organismes microscopiques.

La théorie transformiste de Lamarck est fondée sur deux principes complémentaires : la diversification des êtres vivants en de multiples espèces et la complexification croissante de l’organisme. Autrement dit, il pense que les formes de vie les plus simples (les « infusoires ») sont continuellement créées par génération spontanée (un concept aristotélicien) et qu’ensuite ces lignées se complexifient et se diversifient avec le temps.

Rompant avec le fixisme tout en restant créationniste (de Lamarck croit en Dieu et en l’intervention divine à l’origine de la matière), ce naturaliste français a changé notre compréhension du monde. Il exerça pourtant peu d’influence sur ses contemporains, vivement contredit qu’il était par Georges Cuvier, et son nom reste aujourd’hui moins connu que celui de Charles Darwin, qui prolonge et adapte les principes lamarckiens.

Face à ce type de relevé systématique du monde vivant, le biologiste peut faire des analogies avec son époque : on ne connait encore, aujourd’hui, qu’une petite partie des espèces présentes sur la planète, environ 1,8 millions d’espèces sur les 10 à 100 millions existantes.

Frédéric Silvestre à propos du "Tableau encyclopédique et méthodique des trois règnes. Vers, coquilles, mollusques"

Jean-Baptiste d’Omalius d’Halloy

d’Omalius appartient à ce même mouvement du transformisme chrétien.

Dominique Lambert, philosophe des sciences à l’UNamur

Précis élémentaire de géologie
Jean-Baptiste d'Omalius D'Halloy

Jean-Baptiste d’Omalius d’Halloy (1783-1875) est le fondateur de la science géologique en Belgique, l’un des géologues les plus célèbres du commencement du XIXe siècle. Il est aussi la figure de la « préhistoire » des conceptions évolutionnistes en Belgique.

Né à Liège, il se forme en France, notamment auprès de Jean-Baptiste de Lamarck, et y mène de nombreuses expéditions ; il réalise la première carte géologique de ce qui est alors l’Empire napoléonien. Il fait ensuite d'importantes études dans les régions carbonifères de Belgique et des provinces rhénanes. Il définit pour la première fois le Crétacé comme période géologique distincte. Son ouvrage, Éléments de Géologie, publié en 1831, est le premier traité à exposer les principes de cette discipline scientifique. Il est le classique par excellence de l’histoire de la géologie et connut un vif succès dès son époque, au point d’être réédité sept fois (1835, 1837, 1839, 1862), parfois sous un titre différent : Précis élémentaire de géologie (1843 ; 1868) et Abrégé de géologie (1853).

Figure de proue de la théorie de l’évolution en Belgique, au point d’être cité par Darwin dans l’« Esquisse historique » de la troisième édition de L’origine des espèces, parmi les naturalistes ayant précédé son hypothèse d’une descendance avec modification, d’Omalius d’Halloy ne se revendiqua toutefois jamais clairement du darwinisme et mit l’accent, tout au long de sa carrière, sur la démonstration d’une cohésion possible entre science et foi.

Charles Darwin

Et ça… c’est une révolution complète.

Frédéric Silvestre, professeur de biologie à l’UNamur

De l'origine des espèces
Charles Darwin

1859 est une date clé dans l’histoire des sciences. Charles Darwin (1809-1882), naturaliste et paléontologue anglais, publie les observations qu’il a faites lors de son expédition à bord du Beagle : L’origine des espèces révolutionne la biologie autant que la religion.

Darwin fait sienne l’hypothèse émise 50 ans auparavant par Lamarck : les espèces vivantes ne sont pas des catégories fixes ; elles se diversifient avec le temps, ou disparaissent. Il propose en revanche le mécanisme de la « sélection naturelle » pour expliquer ce phénomène d’évolution : les individus les mieux adaptés à leur environnement survivent et transmettent leurs caractères à leur descendance.

La publication a un succès inattendu auprès du public et provoque une controverse dans les milieux scientifique et religieux. De débat en polémique, les propos de Darwin sont déformés (non, il n’affirme pas que « les hommes descendent des singes », pas même dans son ouvrage plus tardif The Descent of Man). L’évolution par la sélection naturelle est en particulier largement discutée, voire dénigrée – les écrits d’Hector Lebrun en sont un exemple. Il n’empêche : Darwin conquiert une foule de disciples qui commentent et exportent son œuvre, comme Ernst Haeckel en Allemagne, ou Clémence Royer en France, qui élargissent ses théories (néo-darwinisme), les extrapolent (darwinisme social) mais finissent par lui donner raison : dans les années 1930, la théorie de la sélection naturelle est confirmée par le développement de la génétique et considérée comme l’explication essentielle du processus d’évolution.

L’œuvre conservée à la BUMP est une traduction française de Clémence Royer, philosophe et féministe qui connait déjà les travaux de Lamarck. L’autrice travaille à une première traduction en 1862, avec l’accord de Darwin, et gonfle le manuscrit original d’une préface de 64 pages dans laquelle elle donne sa conception de l’évolution (tendant vers le « progrès ») et s’attaque vigoureusement aux croyances religieuses, inscrivant l’œuvre du savant anglais dans une opposition au christianisme. Elle ajoute aussi, par un jeu de notes en bas de pages, une série de commentaires et de critiques des hypothèses darwiniennes. Si bien que pour la deuxième édition, celle de 1866 que conserve la BUMP, Darwin réclame de nombreuses modifications et suggère un adoucissement de la préface qui se transforme malgré tout en plaidoyer pour la libre pensée, amenant Darwin à regretter cette collaboration qui, pense-t-il, a nui à la réception de sa pensée en France.

Même si elle est admise universellement par les scientifiques, la théorie de l’évolution de Darwin continue aujourd’hui à être remise en cause par certains milieux conservateurs, aux États-Unis surtout, mais en Belgique également. Créationnistes et partisans du « dessein intelligent » (Intelligent design) postulent, avec des prétentions scientifiques, que la nature procède d’une création divine pour les premiers, qu’elle résulte d’un plan défini par une Intelligence Supérieure pour les seconds. Plus de 150 ans après Darwin, la question épistémologique, pétrie d’enjeux politiques et éthiques, n’est toujours pas entièrement dépassionnée.

De la fécondation des orchidées
Charles Darwin

Trois années seulement après la publication de son œuvre majeure, Darwin rédige cet essai plus austère et en apparence limité au monde végétal. C’est qu’entre-temps, sa fille est tombée malade et il l’a accompagnée en bord de mer où il s’est mis à contempler – et donc étudier, c’est plus fort que lui – les orchidées. Le savant a toujours fait des expériences sur les plantes, pour fonder sa théorie de l’évolution, et les a multipliées depuis 1859 pour répondre aux objections de ses détracteurs. En 1862, ses observations débouchent sur cette étude révolutionnaire analysant la façon dont la beauté des fleurs sert à assurer la pollinisation par les insectes et à garantir une fertilisation avec croisement. Mais derrière le titre peu évocateur, Darwin approfondit en fait la façon dont les variations apparaissent et agissent sur la sélection. Dans De la fécondation des orchidées par les insectes, il persiste et signe L’origine des Espèces.

Ernst Haeckel

Histoire de la création des êtres organisés
Ernst Haeckel

Ernst Haeckel (1834-1919) est un biologiste, philosophe, libre-penseur allemand et père de l’écologie (discipline scientifique qui étudie les interactions des êtres vivants entre eux et avec leur milieu). Il décrivit ainsi des centaines de nouvelles espèces et proposa, en 1866, la « théorie de la récapitulation » selon laquelle l’ontogenèse (développement progressif) d’un organisme passe par des stades représentant les espèces ancestrales de celui-ci. Car Haeckel c’est surtout ça, le plus fervent supporter de Darwin qui contribua, par ses écrits, à la diffusion de la théorie de l’évolution en Allemagne. Ce « Darwin allemand » alla même nettement plus loin. Il prit la tête d’un mouvement ambitieux pour écrire l'histoire de la vie à l'aide de la morphologie et de l'embryologie et finit par affirmer l’ascendance simiesque de notre espèce.

Cet ouvrage est la première traduction française de l’œuvre Natürliche Schöpfungsgeschichte publiée en 1868 par un Haeckel soucieux de vulgariser ses thèses évolutionnistes. Cette façon de raconter l’histoire de la vie comme une prodigieuse épopée lui vaut les faveurs du public. L’Histoire de la création est un véritable succès de librairie ; elle connait 9 éditions jusqu’en 1899 et est traduite en 12 langues.

Si Lebrun s’en prend à l'Histoire de la création – foule de sophismes,  estime-t-il – c’est parce que les textes d’Haeckel opposent les connaissances scientifiques à la religion et irritent n’importe quel créationniste. « Haeckel a construit toute la descendance de l’homme avec plus de bravoure que de logique. (…) À travers une série d’expressions philologiquement très pittoresques qui prouvent que Haeckel sait manier un dictionnaire avec habileté, on nous conduit ainsi jusqu’à l’homme moderne ». La critique est vive, mais elle est juste : la « loi biogénétique fondamentale » et l’arbre phylogénétique de Haeckel sont erronés. Le savant allemand n’en reste pas moins une figure incontournable de la biologie dont les thèses ont fait naître l’embryologie comparée. D’aucuns le présentent par ailleurs comme un pionnier de l’eugénisme, ses écrits ayant soutenu l’élaboration de la doctrine biologico-politique du nazisme. Haeckel propose en effet une classification des races humaines, rapprochant davantage les races noires du singe et établissant la supériorité raciale des Blancs.

Oscar Hertwig

Traité d'embryologie
Oscar Hertwig

Oscar Hertwig (1849-1922) est un embryologiste allemand qui démontre, en 1876, que la fécondation résulte de l’union du noyau d’un gamète mâle avec celui d’un gamète femelle après la pénétration d’un seul spermatozoïde dans l’ovule. Le savant travaille alors sur les oursins. Il s’intéresse ensuite aux malformations des embryons de vertébrés, comme c’est notamment le cas dans cette traduction française de son Traité d’embryologie, un ouvrage à succès illustré de 339 figures, traduit en plusieurs langues et édité à de nombreuses reprises après sa parution en 1886. Avec son frère Richard, il est l’élève le plus éminent d’Ernst Haeckel, son maitre incontesté dont il prend distance sur la question de l’évolution, réfutant la notion de hasard propre à la théorie darwinienne.

Henry de Dorlodot

Le darwinisme au point de vue de l'orthodoxie catholique
Henry de Dorlodot

Henry de Dorlodot (1855-1929) est un théologien, géologue et paléontologue belge, un exemple de ces intellectuels du début du XXe siècle qui ont cherché à concilier la théorie de Darwin et les dogmes catholiques.

Comme Lebrun, il fait ses candidatures en Sciences naturelles au Collège Notre-Dame de la Paix de Namur, avant de rejoindre l’Université de Louvain pour un doctorat en géologie qu’il interrompt fin des années 1870 pour entrer dans les ordres. Ça ne l’empêche pas d’être nommé à la chaire de Paléontologue stratigraphique et à celle de géologie, ni de devenir une figure incontournable de l’Université de Louvain, au point de représenter l’institution catholique, en 1909, lors des fastueuses cérémonies à Cambridge fêtant le centenaire de Darwin et le cinquantenaire de son œuvre. Sa présence y est critiquée, positivement et négativement, dans les cercles catholiques. Le théologien donne alors une série de conférences pour clarifier sa position : à partir de sources patrologiques et scolastiques, il veut démontrer que le transformisme darwinien n’est pas incompatible avec la théologie catholique de la création. C’est une partie de ces textes que conserve la BUMP, conférences faites devant le corps professoral de l’Université de Louvain en 1913. En 1921, ces interventions sont ensuite réunies dans un premier volume, « L’origine des espèces ». La publication, qui a reçu l’imprimatur – donc l’autorisation de l’évêque – lui vaut les foudres de la Commission biblique pontificale, sans véritablement fondement : dans le contexte tendu de l’après crise du modernisme, les traditionalistes projettent sur de Dorlodot les fantasmes d’une hérésie. De Dorlodot enterre alors son deuxième tome, potentiellement plus sulfureux, consacré à « L’Origine de l’homme ». Le manuscrit fut perdu. En 2006, Marie-Claire Groessens-Van Dyck et Dominique Lambert le retrouvent et l’éditent quelques années plus tard1.

Ces scientifiques sont dans une double tension. Ils doivent concilier ce que dit l’Église en termes d’exégèse avec les avancées de la science et avec leur formation thomiste. 

Dominique Lambert au sujet du texte "Le darwinisme au point de vue de l'orthodoxie catholique" d'Henry de Dorlodot

Teilhard de Chardin

Le phénomène humain
Pierre Teilhard de Chardin

Le Phénomène humain est l’œuvre majeure de Teilhard de Chardin, celle qu’il comptait intituler « L’Homme » en 1937 et qu’il n’a jamais pu publier de son vivant. Il y trace une histoire de l’Univers depuis la pré-vie jusqu’à la Terre finale, en intégrant les connaissances de son époque, notamment en mécanique quantique et en thermodynamique. Il y développe les idées qu’il a en tête depuis la Première Guerre mondiale et son implication en tant que brancardier dans une des unités les plus décimées du conflit : la quête d’une unification du monde. En clair, Teilhard envisage le processus évolutif comme un mouvement de complexification d’où émerge, au plus haut degré d’organisation, la spiritualité humaine. Pour lui, matière et esprit sont deux faces d’une même réalité. Mais sa façon de penser la transcendance et l’immanence est considérée comme hétérodoxe et dangereuse par les autorités religieuses.

Surtout qu’il y a un antécédent. En 1921, le petit texte exploratoire sur le péché originel, que Teilhard avait rédigé dans le cadre d’une conférence informelle devant quelques jésuites, tombe dans les mains des autorités vaticanes qui se heurtent et refusent à Teilhard toute publication sortant du champ purement scientifique.

Alors, quand Teilhard termine son œuvre majeure en 1940, il ne reçoit pas l’autorisation de publication du Saint-Office. De révision en révision, jusqu’à son décès à New-York en 1955, il se voit opposer des refus –Dominique Lambert relève la genèse progressive du texte, sous le coup des censures successives, dans un ouvrage récent2. C’est finalement la secrétaire de Teilhard, Jeanne Mortier qui, après la mort de l’auteur, assure l’édition du Phénomène humain sous le patronage d’un comité scientifique destiné à protéger le texte d’une critique de Rome. En dépit d’une mise en garde du Saint-Office contre Teilhard en 1962, l’œuvre connait un énorme succès à la fin des années 60. Teilhard est alors dépassé sur le plan scientifique mais ses idées finissent par influencer la réforme de l’Église que traduit le concile Vatican II.

Il est fort probable que malgré ses 89 ans, Hector Lebrun ait lu le Phénomène humain. Homme de science et de foi inféodé, il se retrouvait dans les idées de Teilhard de Chardin, lequel est, au XXIe siècle, reconnu comme un précurseur.

Teilhard pense l’unité du monde comme une sorte de grand tout et essaie de penser la place de l’univers, de l’homme, à l’intérieur de ce grand tout.

Dominique Lambert à propos de l'ouvrage "Le phénomène humain" de Teilhard de Chardin

1 VAN DYCK Marie-Claire, LAMBERT Dominique, Henry de Dorlodot. L’origine de l’homme : Le Darwinisme au point de vue de l’orthodoxie catholique, Wavre, Mardaga, 2009.

2 LAMBERT Dominique, BAYON DE LA TOUR Marie, MALPHETTES Paul, Le Phénomène Humain de Pierre Teilhard de Chardin ; Genèse d’une publication hors norme, Paris, Lessius, 2023.