Fonds Museum Artium

La constitution de la « Bibliothèque des Belles-Lettres » de Namur, du projet initial au décès de son fondateur (1921-1957)1

Aborder en historien les étapes de la constitution de la Bibliothèque des Belles-Lettres de Namur n’est pas chose aisée, tant les archives documentant ce processus sont rares, disparates et de valeur inégale. Malgré les difficultés heuristiques, l’effort mérite cependant d’être mené, car il permet d’éclairer la formation, il y a cent ans, du noyau primitif de la bibliothèque centrale de l’Université de Namur. La présente notice n’a d’autre ambition que de rappeler, en quelques lignes, les grands jalons relatifs à l’histoire de la constitution du fonds de la Bibliothèque des Belles-Lettres de Namur, de la « tournée de bibliothécaire » à Leipzig en 1921 — l’expression est du Père Moretus lui-même — au décès accidentel de son fondateur en 1957.

Paradoxalement, le projet initial de la fondation de la Bibliothèque des Belles-Lettres ne germa pas à Namur, mais… à Bruxelles, ou plutôt à Etterbeek, dans le foyer d’études jésuite que représente encore aujourd’hui le Collège Saint-Michel. C’est en ce lieu, où la guerre l’avait contraint à se retirer, que, vers 1916, le Père Moretus confia pour la première fois au Père Fernand Willaert, Supérieur provincial, son intention de mettre sur pied une nouvelle bibliothèque spécialisée — c’est-à-dire dotée d’outils de travail et de publications permettant la préparation de cours de niveau universitaire. Son siège serait établi à Namur, une ville bien desservie par le rail, dans une région pauvre en bibliothèques scientifiques, et qui abritait depuis 1831 les Facultés Notre-Dame de la Paix. L’occasion de rassembler un premier ensemble de livres lui fut offerte en novembre 1921, lorsque Henri Moretus — devenu Moretus Plantin depuis le mois d’août précédent — accompagna le bibliothécaire du Collège théologique de Louvain, le Père Joseph de Ghellinck (1872-1950), à Leipzig, au cœur de la Saxe allemande, pour acquérir des ouvrages au titre de dommages de guerre. Un millier de livres, approximativement, furent acquis à cette occasion, principalement auprès des maisons d’édition Hiersemann, Harrassowitz et Köhler. Le soutien financier de la famille d’Henri Moretus joua un rôle important dans ces acquisitions. Les fonds furent un temps conservés à l’hôtel de Wasseige, rue de Bruxelles, avant d’être transférés en 1928 dans un nouveau bâtiment en bordure de la rue Grafé, où la bibliothèque prit le nom de Museum Artium Provinciae Belgicae.

Au cours des années 1920, les fonds s’accrurent de manière exponentielle. En 1931, la Bibliothèque des Belles-Lettres comptait approximativement 90 000 livres et 15 000 revues, acquis un peu partout en Europe, et plus seulement chez les vaincus du premier conflit mondial. Les sciences exactes y étaient réduites à la portion congrue — le Père Moretus ne s’estimant guère compétent en la matière —, au profit des « humanités » (histoire, langues classiques, philosophie, etc.). Les arts, en particulier, bénéficièrent de toutes les attentions du Père Moretus, probablement en vue de combler une lacune dont souffraient la plupart des bibliothèques du sud du pays. C’est à ce moment que furent intégrées à la bibliothèque des collections incontournables encore utilisées par les chercheurs aujourd’hui, comme les Acta sanctorum, chers aux Bollandistes, ou les Monumenta Germaniae Historica, fleuron de l’érudition allemande. Bon nombre de séries complètes de périodiques furent aussi rassemblées au cours de la première décennie de l’histoire de la Bibliothèque des Belles-Lettres, avec un intérêt tout spécial pour les revues régionales, historiques et archéologiques de Belgique.

De même, le noyau primitif de la Réserve précieuse se constitua durant l’entre-deux-guerres. Vingt-six manuscrits datant du XIVe au XIXe siècle, avec une majorité de pièces de l’époque moderne, avaient déjà rejoint la Bibliothèque des Belles-Lettres en 1934, selon le Catalogue des manuscrits conservés à Namur de Paul Faider2. Ces manuscrits y côtoyaient des incunables, dont, par exemple, l’editio princeps des Opera latina de Pétrarque, imprimée à Bâle en 1496, et d’autres imprimés anciens, dont plusieurs livres rarissimes qui constituent encore aujourd’hui des pièces maîtresses de la collection namuroise — on songe notamment aux Méditations cosmographiques de Mercator (Amsterdam, 1609), à la Chronique de Bonne-Espérance de l’abbé Maghe (Bonne-Espérance, 1704) ou encore à une édition tirée à trente exemplaires de la Promenade dans la ville de Namur du célèbre historien namurois Jules Borgnet (Namur, 1851 ; voir notice de Marc Ronvaux dans le présent catalogue).

L’accroissement des collections se poursuivit à un rythme soutenu au cours des deux décennies suivantes. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la Bibliothèque des Belles-Lettres comptait 180 000 ouvrages. En 1957, à la mort du Père Henri Moretus, 40 000 livres supplémentaires s’y étaient ajoutés. Sans jamais s’y confondre, des fonds annexes furent joints à cet ensemble pour former la bibliothèque générale des Facultés. Dès 1948, par exemple, les autorités académiques sollicitèrent la Bibliothèque des Belles-Lettres pour que cette dernière intègre dans son catalogue — et mette donc à la disposition des lecteurs — les livres appartenant aux professeurs de la Faculté de Philosophie et Lettres. Les collections étaient d’ailleurs devenues à ce point importantes après la Seconde Guerre mondiale que la Province belge méridionale de la Compagnie de Jésus ne pouvait plus en assurer seule la gestion quotidienne.

Dans leur immense majorité, ces livres furent achetés en seconde main, le Père Moretus se refusant à débourser des sommes importantes pour des livres neufs. Son assiduité aux salles de ventes était d’ailleurs bien connue de ses contemporains, tout comme la patience et la minutie dont il faisait preuve dans le dépouillement des catalogues de vente. L’achat ne fut cependant pas le seul mode d’enrichissement des collections. Des échanges intervinrent également, notamment avec la Société des Études classiques pour l’acquisition de périodiques. L’appui financier de la famille d’Henri Moretus, et plus particulièrement celui de sa mère, Louise de Theux de Meylandt, constitua plus qu’un appoint dans la formation de la Bibliothèque des Belles-Lettres, dont les riches fonds représentent aujourd’hui une part importante des 1 500 000 ouvrages détenus par la BUMP.

 

Nicolas Ruffini-Ronzani

 

1 La rédaction de cette courte notice s’est très largement fondée sur le texte d’une conférence inédite présentée en octobre 2014 par Céline Van Hoorebeeck (1974-2020) devant la Société des bibliophiles belges séant à Mons. Je souhaiterais rendre ici hommage à cette collègue médiéviste trop tôt disparue.
2 Paul FAIDER, Catalogue des manuscrits conservés à Namur : Musée archéologique, Évêché, Grand Séminaire, Museum Artium S.J., etc., Namur, 1934.