Labore et ... patientia ?

portrait Christophe Plantin

Il fallait parfois s’armer de patience lorsqu’on voulait faire paraître un ouvrage dans la prestigieuse officina Plantiniana. Les vicissitudes que connut l’impression de l’édition de Virgile réalisée par Germain Vaillant de Guélis, abbé de Paimpont, illustrent bien les écueils qui pouvaient se présenter à chaque étape de ce long processus.

Le 1er mars 1570, Christophe Plantin écrit à Paimpont pour le remercier de lui avoir confié, par l’entremise de son secrétaire Thorins, l’impression de son livre. Il n’a cependant pas encore reçu le manuscrit et ne sera pas en mesure d’entamer le travail avant son retour de la foire de Francfort, pour laquelle il partira le surlendemain.

En fait, cette lettre de Plantin n’est jamais parvenue à son destinataire. Gilles Beys, le représentant de Plantin dans la succursale de Paris, a préféré ne pas la remettre à Paimpont. En effet, bien qu’ayant reçu le manuscrit du Virgile plus de trois semaines auparavant, il ne l’a pas encore envoyé à Anvers, « faulte de voicturiers », mais Thorins et lui ont fait croire à Paimpont que son précieux ouvrage était déjà expédié… Pour éviter de s’attirer les foudres de l’abbé, Gilles Beys enverra au plus vite le manuscrit et suggère que Plantin, à son retour, écrive à Paimpont que le colis était arrivé juste après son départ pour Francfort.

En juin 1571, Plantin se rend à Paris pour y marier sa fille Catherine et apprend à cette occasion que Paimpont est très fâché que son livre ne soit pas encore imprimé. En juillet, Plantin lui écrit pour s’excuser platement et entreprend d’expliquer pourquoi l’ouvrage n’est toujours pas sorti de presse. Après avoir reçu le manuscrit, Plantin l’avait confié aux « visitateurs et censeurs » (chargés d’examiner le contenu religieux de l’ouvrage), lesquels, « pour n’estre tous assé versés au grec », le gardèrent longtemps. Les autorités séculières tardèrent également à octroyer le « Consent et Privilège ». Après des problèmes de fourniture de papier, le « compositeur » (chargé de composer le texte avec les caractères mobiles en plomb) avait enfin pu se mettre au travail… mais mourut « de la maladie hastive » quelques jours plus tard ! Ne pouvant employer à cette tâche les autres compositeurs de sa maison, requis par l’impression de la Bible polyglotte, Plantin se résolut à imprimer l’ouvrage à Paris. Comme Paimpont menace de publier ailleurs son manuscrit, Plantin lui assure que dès que l’impression des Bibles royales sera achevée, il pourra remplir son engagement.

Pendant trois ans, cependant, le chantier resta au point mort. On entend à nouveau parler de l’impression du Virgile en octobre 1574. Le travail est désormais bien avancé, et Plantin a appris de Gilles Beys – entretemps devenu son gendre – que Paimpont a l’intention d’ajouter des suppléments à son ouvrage ; Plantin en accusera réception le 21 janvier 1575. Le colophon de l’ouvrage indique que celui-ci a été achevé d’imprimer le 17 juin 1575. Le pauvre Paimpont avait donc dû attendre plus de cinq ans avant de voir paraître ce livre qu’il considérait comme son « propre et cher fils ».

 

Pierre Assenmaker