La Biblia regia, une œuvre majeure

La Bible polyglotte

La Bible polyglotte d’Anvers ou de Plantin, appelée à l’époque la Bible Royale, est considérée par d’aucuns comme « la plus grande entreprise scripturaire et typographique du XVIe siècle ». Chronologiquement, elle est la deuxième Bible polyglotte complète, comprenant des écrits scripturaires originaux et composée en plusieurs langues. La plus ancienne, connue sous le nom de Biblia políglota complutense ou la Complutense, a été imprimée en six volumes et quatre langues (latin, grec, hébreu et araméen) à Alcalá de Henares de 1514 à 1517.

Genèse du projet

Vu la rareté et le coût élevé de la Complutense, Christophe Plantin conçoit, dès 1565, le projet de la réimprimer moyennant quelques ajouts et corrections. Modeste à son début, l’entreprise s’avéra fastidieuse et fut considérablement étendue. Plantin n’est pas le seul à vouloir imprimer une polyglotte. Plusieurs autres projets contemporains n’ont pas abouti. Officiellement catholique, mais suspecté d’hétérodoxie en raison de liens qu’il entretient avec des protestants, Plantin cherche à se rapprocher du roi d’Espagne, Philippe II, pour réaliser son dessein éditorial. Il y parvient grâce à l’intermédiaire du cardinal de Granvelle, et surtout du secrétaire du roi, Gabriel de Çayas. Au mois de mars 1568, Philippe II donne son accord. Outre la promesse d’un soutien financier (12.000 florins, au final 21.200), le roi lui envoie son chapelain, Benito Arias Montano, qui prendra la direction scientifique de la Polyglotte, en amplifiera le contenu et en fera un monument d’érudition.

Une difficulté technique est l’acquisition des caractères hébraïques. Faisant jouer son réseau de contacts, Plantin s’en procure auprès d’imprimeurs, fondeurs ou graveurs établis à Venise, Paris et Lyon. Il commande également plusieurs variétés du meilleur papier pour l’impression. La Polyglotte d’Anvers aura des caractères et un papier plus beaux que la Complutense.

citation plantin

Réalisation

Le travail éditorial commence le 17 mai 1568 avec l’arrivée de Benito Arias Montano à Anvers. Celui-ci a participé à la dernière session du Concile de Trente (1562-1564) où il s’est distingué par son érudition. Dans le sillage du Concile, qui encourage l’étude des textes bibliques, il parcourt les bibliothèques d’Europe à la recherche de sources supplémentaires pour l’établissement des différentes versions. À Anvers, il s’adjoint une équipe d’érudits renommés et de correcteurs. Son principal assistant est Franciscus Raphelengius, helléniste, hébraïste et arabisant formé dans les universités de Nuremberg et de Paris, avant de devenir correcteur et gendre de Plantin. S’ajoutent deux savants qui, aux dires de Plantin, connaissent « toutes les langues » : l’orientaliste Guy Le Fèvre de la Boderie et son frère Nicolas, un hébraïsant. Trois correcteurs ordinaires de l’imprimerie plantinienne, dont Cornelis Kiliaan, sont également mis à contribution.

Si Plantin a déjà édité des Bibles en diverses langues et en multiples formats, l’impression des huit volumes de la Biblia Sacra est une entreprise colossale qui lui demande un peu plus de quatre années. Il y consacre jusqu’à 4 presses et 40 ouvriers. Les premières feuilles sortent de presse le 14 août 1568. L’ensemble des huit volumes est achevé en 1572 et reçoit l’approbation du pape Grégoire XIII le 23 août 1572.

Plantin s’était engagé à tirer 1200 exemplaires sur papier et 13 sur parchemin, ces derniers réservés au roi d’Espagne. Une première moitié est entièrement imprimée le 9 juin 1572, le reste est terminé en août 1573. L’ensemble est édité sur plusieurs types de papier : 10 exemplaires sur « grand papier impérial d’Italie », 30 sur « papier impérial à l’aigle », 200 sur « papier fin royal au raisin de Lyon » et 960 sur « grand papier royal de Troyes ». Selon la qualité du support, le prix de vente varie de 200 à 70 florins.

Michel Hermans, s.j.

Biblia sacra hebraice, chaldaice, graece, & latine

L’illustration de la page principale du titre

Biblia Sacra

Pour rendre son œuvre encore plus éclatante, Plantin l’illustra de quelques frontispices et de planches gravées. Le premier frontispice est tiré du premier volume et comprend le titre principal de l’ouvrage, Biblia Sacra. Hebraice, Chaldaice, Graece, & Latine. Chacune des quatre langues anciennes – l’hébreu, le chaldéen, le grec et le latin – est représentée avec une écriture distincte et l’ensemble est entouré d’une couronne composée de quatre feuilles, chacune symbolisant une des langues : la paume pour l’hébreu, le saule pour le chaldéen, l’olive pour le grec et le chêne pour le latin. Sous la couronne, quatre animaux se reposent en demi-cercle autour d’une mangeoire : un bœuf, un lion qui mange du foin et un agneau qui se repose sur le dos d’un loup. Sous les animaux, on trouve l’expression ‘‘pietatis concordiae’’ en référence à la prédiction d’Isaïe 11 : « Le loup habitera avec l’agneau, et la panthère se couchera avec le chevreau, le veau et le lion, et les brebis resteront ensemble, [...] et le lion mangera de la paille comme le bœuf... ils ne feront pas de mal, et ils ne tueront pas ». Ces animaux représentent en fait différentes nations anciennes les Assyriens, les Perses, les Grecs et les Latins appelées un jour à vivre dans l’harmonie chrétienne. Ils sont disposés dans un paysage où se dessine une ville portuaire fortifiée, défendue par un puissant canon pointé vers la mer et par quelques galions à trois mâts, comme si « l’harmonie de tous dans l’empire grâce au culte et à l’étude de la religion chrétienne » doit être défendue avec l’aide de la puissance militaire espagnole.

L’ensemble s’inscrit dans un cadre architectural de colonnes corinthiennes, avec un linteau où s’inscrit le titre ‘‘Biblia Sacra’’ et un fronton au centre duquel est mis en effigie le Saint-Esprit, entouré de deux livres ouverts, l’Ancien et le Nouveau Testament. Sur la base, une inscription est dédiée au roi d’Espagne : ‘‘Philippi II Reg.[is] Cathol[ici] pietate et studio ad Sacrosanctæ Ecclesiæ usum’’. À droite de l’inscription, la devise de Plantin, ‘‘Constantia et Labore’’ et sa marque d’imprimeur, ‘une main et un compas’. À gauche de l’inscription, l’empreinte de Montanus, Archimède en train de courir tout en s’exclamant ‘‘Eurêka’’. Cette page de titre a été conçue par Montanus en lien avec sa préface générale ‘‘Sur la dignité des Saintes Écritures, l’utilisation des langues, et la sagesse du roi catholique’’. Elle a été réalisée par le graveur flamand, Pieter van der Heyden (1530-1575), probablement d’après un travail du peintre et dessinateur flamand, Crispijn van den Broeck (1523-1591). C’est, semble-t-il, le plus ancien exemple connu d’une page de titre gravée pour un ouvrage liturgique imprimé aux Pays-Bas. Les éditions bibliques catholiques possèdent en fait peu d’illustrations au XVIe siècle.

Michel Hermans, s.j.